Voilée, silencieuse, la peinture d'Armande Oswald
s'attarde à la surprenante quotidienneté des choses


Une table désertée, quelques pliants oubliés sur une plage, un vase solitaire sur une table, une paire de personnages cernés par I'ennui, un coin de cuisine en désordre ne semblent pas représenter des sujets de peinture particulièrement attrayants. Non, répond l'oeuvre d'Armande Oswald. Il suffit d'une manière particulière d'observer la quotidienneté, de la représenter sur la toile. Puis, tout aussi important, compte le regard du spectateur, peut-être quelque peu désarmé par la puissance des tons sourds qui habitent les sables jaunâtres des plages, les tapisseries défraîchies des demeures à l'abandon. Face aux tableaux, le doute s'insinue, partagé entre une mélancolie qui murmure l'ennui des jours et l’énigme temporelle des objets, des corps, de leur réalité qui ne demande qu'à s'échapper vers des ailleurs incertains.

D'étranges et puissants climats

Armande Oswald est née en 1940 à Neuchâtel. Après une formation à l'Ecole des arts décoratifs à Genève, elle étudie la gravure à Paris. Elle travaille en Suisse, dans son canton et en Italie. Venue du monde noir et blanc du graphisme des années soixante, après avoir privilégié la gravure, puis le dessin, l'artiste consacre l'essentiel de son oeuvre à la peinture acrylique depuis un quart de siècle. Au fil des ans, elle s' approprie progressivement dddd

 

de la couleur pour montrer l'univers qui l'entoure, dans ses apects familiers et dérengeants.
Plantes, animaux, intérieurs silen-cieux, personnages saisis de manière rapprochée le corps souvent amputé par les bords du tableau existent par leur forme, sans hiérarchie établie, dans une attente palpable, suspendus entre passé et avenir, indécis dans leur présent. Les oeuvres exposées dans la galerie franc-montagnarde racontent un monde à la fois proche et insaisissable. Usant de fines couches de peinture superposées, A. Oswald s'exprime par des touches amples, légères et souples aux contours approximatifs. Les couleurs mates, étouffées, pourraient. générer l'angoisse. Mais leur transparence, la liberté du geste et la présence soutenue dans ses compositions – chambres décaties, personnages attablés, natures

 

d'A. Oswald. Les à-plats kaki des grèves évoquent plus les troupes ensablées dans les tempêtes du désert que les plages dorées des prospectus. Pour remarquer la présence des personnages, un round d’observation est nécessaire, car, dans un premier temps, le fouillis des tissus bariolés des pliants, des vêtements, les jambes, les bras, les torses, les visages cramoisis sans yeux ni bouches masquent le sujet, faisant croire à une peinture abstraite. Une fois I'oeil accoutumé, la bonne distance du regard jaugée, la méprise se dissipe, le sujet se laisse apprivoiser, un peu comme une photo qui naît dans le bain de développement de la chambre noire. Admiratrice de Hooper, A. Oswald propose des ambiances ambivalentes, nimbées de vacuité. Mais les abondantes chamarrures des toiles qui recouvrent chaises, nappes, nattes, draperies – peut-être
 

d'un discours balançant entre l'énergie des formes de ses accessoires de consommation et la dégradation accélérée des couleurs, des formes, ravagées par le temps qui oeuvre, sans relâche, comme il l’a toujours fait.
Située dans une époque où l’industrie des loisirs est aussi florissante que celle des médicaments antidépres-seurs, la peinture actuelle d'Armande Oswald peut se lire comme une forme de constat de société. Elle s'approche aussi des vanités, ce genre en vogue au XVIIe siècle qui utilisait la nature morte pour exprimer la relativité des choses terrestres. Le traitement pictural, avec ses friches contem-platives et ses décorations perimées, réserve cependant un riche espace à une intériorité animée par une poésie qui puise sa sève dans l'éphémère et ses insondables replis. Mais attention: gueule de bois pas exclue.

 

Jean-Louis Miserez
LQJ
Samedi 10 juillet 2004

«Un univers proche, insaisissable, où tout peut advenir ».
attablés, natures mortes, instantanés balnéaires – de tissus peints aux motifs bariolés dissipent l’oppression et suggèrent d'étranges et puissants climats.
Nombreuses, les scènes de plages sont très représentatives de la manière fffff

 
draperies – peut-être heureuses réminiscences des études d'arts décoratifs de l'artiste – brouillent l'inquiétude, complexifient le propos. Ici, tout peut advenir avec la plus douce, la plus cruelle soudaineté. Et la volatile société de loisirs s'érige en support ddd